Du sel sous les paupières, de Thomas Day

Sous une étrange brume de guerre, le jeune Judicaël, 16 ans, tente de survivre dans les rues de Saint-Malo en vendant des illustrés à vingt centimes. En ce début d'année 1922, la vie est rude dans la cité corsaire, d'autant qu'il doit s'occuper de son Papé, et que dans les rues sévit celui que l'on surnomme le Rémouleur, un être mystérieux que l'on accuse d'enlever des enfants. Cependant, l'Apache - c'est ainsi que Judicaël se fait appeler - ne manque pas de ressources. Sa vie va radicalement changer lorsqu'il fait la connaissance d'une jeune fille, la jolie Mädchen, qui vit elle aussi dans la rue en vendant des fleurs en papier qu'elle confectionne elle-même. Mais un jour, Mädchen disparaît...

Il y a beaucoup de choses dans ce roman relativement court (moins de 300 pages) de Thomas Day. Un peu d'Uchronie, une touche de Steampunk, une bonne dose du petit peuple cher à l'auteur gallois Arthur Machen et une autre de folklore irlandais. En ce qui concerne les points de divergences uchroniques, deux d'entre eux au moins ne sont qu'évoqués. On sait juste que le grand Victor Hugo n'a jamais quitté Guernesey, et que la Première Guerre Mondiale ne s'est pas terminée en 1918 (contrairement à ce que nous apprennent les livres d'Histoire). Pour le troisième (j'en ai peut-être loupé), je vous laisserais le plaisir de le découvrir (avec jubilation, ou horreur, suivant de quel bord politique vous vous situez plutôt). D'aucuns me rétorqueront que le robot allemand relève plutôt du Radiumpunk. Ils auraient sûrement raison, mais tout cela n'est qu'une histoire d'étiquettes, alors... Toutes ces références dans un seul bouquin pourrait donner une bouillie quelque peu indigeste, et pourtant il n'en est rien. L'auteur français les maîtrise toute parfaitement, pour notre plus grand bonheur.

Avec ce roman inédit (si mes renseignements sont exacts, c'est la deuxième fois que l'auteur français publie directement dans la collection de poche FolioSF), Thomas Day semble s'être assagi. Jusqu'à présent, les héros qui naissaient sous sa plume avaient tendance à se laisser aller à la violence, tant physique que psychologique. Le romancier n'hésitait pas non plus à saupoudrer ses récits de scènes de sexe. Attention, ce n'est pas un reproche, juste une constatation. Dans Du sel sous les paupières, le public visé étant les adolescents, voire les jeunes adultes, le sang ne gicle plus, il se contente de couler. Et la fureur du héros, un jeune orphelin que la vie n'a pas épargné, s’adoucit au contact de l'amour. Mais y perd-on aux changes ? Non, franchement, non. Bien au contraire, Thomas Day nous sert un récit épique qui, malgré quelques facilités au niveau du scénario, emmène son lecteur très loin, bien au-delà du monde réel.

Du sel sous les paupières est un roman initiatique qui rend hommage à un panel d'écrivains aussi éclectique que talentueux. Victor Hugo, Ellen Kushner, Robert Holdstock (mort il y a peu et que l'auteur, sous une autre identité, a su faire connaitre au public français en publiant un certain nombre de ses romans dans la collection Lunes d'encre ; Avilion était le dernier d'entre eux), ou même encore le poète irlandais Yeats sont ici invoqués de façon plus ou moins directe. 

Au final, sous une couverture magnifique d'Aurélien Police, Du sel sous les paupières, s'avère, malgré ses petits défauts et ses quelques facilités (sûrement dûes au public visé), un livre palpitant qui passe du gris de la folie des hommes au vert de la nature harmonieuse. Un régal de lecture à conseiller à tous !

note : II



A.C. de Haenne

A signaler que le roman de Thomas Day vient tout juste de recevoir le G.P.I. 2013, catégorie Roman francophone (source : forum Le Bélial')

Commentaires

  1. Moi qui n'accrochait justement pas trop à ses premiers textes avec ses héros très noirs, je devrais ptêtre tenter celui-là ^^

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    1. Si tu n'as pas peur de te lancer dans une lecture jeunesse, avec ses quelques facilités de scénario, vas-y, lance-toi ! En plus, à 7,50€, tu ne perdras pas grand-chose. Mais je pense que ça te plaira... Viens en reparler si jamais tu as passé le pas !

      A.C.

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    2. Je n'y manquerais pas.
      Je pense que je l'emprunterais plutôt à la bibliothèque, j'y perdrais encore moins, faut juste que je trouve le temps d'y passer ^^.

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    3. OK, tu me diras... Et je pense que tu ne mettras pas trop longtemps.

      A.C.

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  2. Je l'ai lu aussi et je l'ai trouvé magnifique ; il y a dans ce roman tout ce que je recherche dans une lecture !
    J'ai cru que j'allais être un peu déçue en l'achetant parce que Thomas Day lui-même m'a dit qu'il n'était pas rédigé dans son style habituel mais qu'il visait un public plus jeune puisqu'il l'a écrit pour ses enfants, mais finalement ça fait du bien un Thomas Day qui ne soit pas gore ^^
    (surtout qu'il pullule de clins d'oeil comme tu le fais remarquer, qualité que j'apprécie beaucoup)

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    1. Pas gore, d'accord, mais ça ne manque pas de sang...

      En fait, il l'a surtout écrit pour son aîné, qui porte le même prénom que le héros du "Sel sous les paupières", Judicaël.

      En tout cas, ravi qu'il t'ai plu aussi !

      A.C.

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  3. Vu ta chronique, ma curiosité me portera vers ce roman qui aborde l'auteur sous un autre style! Intéressant de voir que Thomas Day a plusieurs facettes.

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    1. Si je t'ai donné envie de le lire, c'est génial, tu m'en vois ravi !

      A.C.

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  4. j'ai toujours trouvé ce titre horrible donc j'ai jamais été voir de près. curieux si il est plus "sage" au contraire que ce titre me laisse présager^^ En tout cas vu que je souhaite découvrir cet auteur mais que le côté trash me rebute je note le titre, on sait jamais.

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    1. Pour ma part, je trouve ce titre très beau, mais il faut dire que j'ai lu le livre, et je sais à quoi il fait référence. Si un jour u ne fais pas que noter le titre, viens en parler par ici...

      A.C.

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  5. lael : "j'ai toujours trouvé ce titre horrible donc j'ai jamais été voir de près. curieux si il est plus "sage" au contraire que ce titre me laisse présager."

    Tiens, c'est curieux ça.
    Tu pensais à une torture à base des cristaux de sels abrasifs mis sous des paupières (comme on talquerait des fesses à la chaux) ?
    Moi, j'ai aussitôt pensé à des larmes (& des embruns) et c'est ce titre (sensible et beau) qui m'a incité à lire le bouquin.
    (c'est à ce jour la seule fois où j'ai lu un livre sur la seule foi de son titre. C'est dire s'il m'a touché)

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    1. On est bien d'accord, scifictif ! Et le livre t'a plu ?

      A.C.

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  6. Pour vous répondre le titre m'a bien fait pensé à des larmes, mais l'image des cristaux sous-entendait en effet quelque chose d'abrasif, donc douloureux : résultat pour moi "du sel sous les paupières" veut dire grande souffrance qu'on retient. voilà ^^

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