Le Grand Livre (Doomsday Book), par Connie Willis

En 2054, les voyages temporels sont devenus une réalité. Les historiens utilisent cet outil pour étayer, ou invalider, des théories sur telle ou telle période historique. Kivrin est une jeune diplômée en Histoire passionnée par le Moyen-Âge. Elle insiste pour y être envoyée. Malgré les risques encourus et les objections du professeur Dunworthy, elle parvient à faire ce voyage dans le passé lointain. Malheureusement, il semblerait qu'elle n'a pas été envoyée à la date prévue. Les ennuis commencent alors...

couverture (c) Bettmann/Corbis
(Mendiants, gravure d'après Jérôme Bosch)
Auteure de seize romans (dont seulement la moitié est disponible en traduction française), Connie Willis est une romancière étasunienne qui a obtenu onze fois le prix Hugo, sept fois le prix Nebula et douze fois le prix Locus. C'est ici son quatrième roman, le premier à avoir été traduit. Le Grand Livre est le premier roman de l'écrivain qui emmène son lecteur dans les voyages temporels.

Cette idée de confronter les idées théoriques au concret du terrain est un fantasme d'historien qui ne se réalisera sans doute jamais dans la réalité (on peut toujours rêver, mais la machine à explorer le temps chère à H.G. Wells n'est pas pour demain...). Cependant, si les voyages temporels fascinent autant, s'ils sont depuis si longtemps source d'inspiration pour les écrivains de science-fiction (pour s'en convaincre, voici quelques exemples de romans chroniqués sur le blog : Le Voyage de Simon Morley, 22/11/63, La Patrouille du Temps, A travers temps, etc.), c'est bien parce qu'ils donnent à voir une réalité concrète telle qu'elle est peu souvent représentée dans les livres d'Histoire. Certes il y a les romans historiques. Cependant, ils n'apportent pas à mon avis ce supplément d'aventures recherché par le lecteur. Là, il peut plus facilement s'identifier à un héros, souvent ordinaire, se confrontant à un monde inconnu, dans le passé ou le futur. Même si ici les protagonistes viennent de notre futur (qu'on qualifiera de plutôt proche, mais qui, étant décrit en 1992, n'a pas anticipé la fin de la disquette et l'arrivée massive du numérique ; heureusement, les grandes qualités de ce roman dépassent très largement ces tout petits défauts), la proximité avec notre quotidien demeure forte. Bien plus en tout cas qu'avec celle de la voyageuse temporelle qui va se retrouver projetée en une année du passé qu'elle croira être 1320. Kivrin se trouvera confrontée à un monde totalement différent du nôtre, d'autant plus que la rudesse de l'époque est amplifiée par... non, il faudra lire le roman pour le savoir.

illustration de Maria Carella
Les deux intrigues développées alternativement dans Le Grand Livre sont bien distinctes grâce aux tons employés pour chaque époque. Pour le futur (qui est le présent des protagonistes), c'est plutôt l'humour qui prévaut, ou du moins un ton léger (même si une épidémie de grippe inconnue fait quelques victimes). Le professeur Dunworthy tente de démêler l'écheveau de ce qui s'est produit exactement quand sa jeune consoeur est partie pour son voyage dans le temps, mais les événements semblent vouloir aller contre lui. Et en ce qui concerne le lointain passé, les temps sombres du Moyen-Âge (qui, on le sait à présent, n'est pas du tout une période homogène) sont rendus ici avec une écriture aussi magnifique que plombante. Parce que la période historique illustrée en ces pages ne semble pas propice à la joie de vivre (un événement très grave s'y produit mais là encore il vaut mieux le découvrir en lisant le roman), rendant toute relative la notion d'espoir, le lecteur se confronte à un passé loin d'être idyllique qui changera profondément l'historienne. 

En habile conteuse d'histoire, Connie Willis ne ressort pas telle quelle sa documentation, elle la met au contraire au service de son récit. En plaçant l'humour et le réalisme noir sur deux plateaux d'une balance bien équilibrée, l'écrivain américaine nous offre un roman quasiment parfait. Une belle entrée en matière en ce qui concerne ses livres de voyages temporels. A suivre donc.

A signaler que ce roman est précédé d'une préface très éclairante de Laurent Leleu ("Connie Willis et le hors-champ de l'Histoire") et suivi d'un autre roman de la même auteure, Sans parler du chien.

Le Grand Livre (Doomsday Book) - J'ai Lu - traduction de Jean-Pierre Pugi - 500 pages - prix : 29,90€ - octobre 2014

note : IV

A.C. de Haenne

Ceci est la troisième chronique à entrer dans le cadre du challenge ABC 2016 :


Et la deuxième dans le Défi SFFF & Diversité (item # 1) :







Commentaires

  1. Pardon, je m'auto-cite :

    "Aïe, embourbé dans Le grand livre de Connie Willis.
    Si les 2 lignes narratives n'étaient pas liées je ferais bien l'économie des "péripéties" contemporaines pour lire exclusivement les mésaventures de Kivrin au Moyen-Age.
    Le ressort comique (l'incompréhension planant sur des dialogues de sourds entre des protagonistes obnubilés par des problèmes bien différents) est intéressant mais répété ad nauseam, l'enquête sur les emplois du temps de chacun est longue et ennuyeuse (tant et tant de petites contrariétés pénibles rencontrées par Dunworthy et dans lesquelles s'enlise l'intrigue), bref ça n'avance pas et ça tire à la ligne.
    L'impression de piétiner dans la salle des pas perdus, ce lieu d'espoir mêlé d'appréhension.
    Encore 480 pages, inquiet je suis." (forum Culture SF, avril 2010)

    "Ah, Le grand livre et ses deux lignes narratives...
    L'une des histoires les plus poignantes (Kivrin & les pestiférés) et les plus assommantes (le professeur Dunworthy & les carilloneuses) que j'ai lu en sf.
    Singulier contrepoint." (forum du Bélial', août 2012)

    Aujourd'hui, je confirme :
    A mon sens, "Le grand Livre" illustre parfaitement ce qui caractérise l'oeuvre de Connie Willis : 1. de l'humour bienvenu, 2. une noirceur abyssale, 3. une grande sensibilité et 4. des longueurs insupportables.
    Je me répète mais pour moi, "Le grand Livre" est un gros livre.
    Plus ramassé, c'était un chef d'oeuvre (ah, Kivrin...).

    Je préfère de loin lire ses nouvelles (tels "Ado", "Joyeux noël mes chéris !", "Une lettre des Cleary", "Le sidon dans le miroir" ou "Marguerite au soleil") qui illustrent à merveille ces 3 premières facettes et nous épargne la quatrième.

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    1. Mais tu es un lecteur de nouvelles. Définitivement.

      Pour ma part, le contrepoint comique a été salutaire. Non pas que les péripéties médiévales de Kivrin ne m'intéressaient pas - bien au contraire ! -, mais je les trouve d'une telle noirceur (et j'ai mis un point d'honneur à ne surtout pas écrire le mot peste dans ma chronique) que ça donnait des bouffées d'oxygène salutaires.

      A.C.

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    2. Ah mais je suis tout à fait d'accord avec toi sur ce point, un contrepoint salutaire, oui, absolument.
      Mais absolument foutu en l'air par la longueur du truc.
      Les meilleurs sont les plus courtes. Définitivement.

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    3. Je n'ai lu que celui-ci. Mais ma compagne, qui a continué sur sa lancée avec "Sans parler du chien" et, surtout, le diptyque "All Clear"/"Black-Out", m'a dit que c'est toujours aussi bavard, voire plus, dans les deux derniers cités. Mais c'est aussi pour ça que c'est bien...

      A.C.

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    4. Ben tiens, justement, à propos d'"All Clear"/"Black-Out", sachez monsieur et madame A.C que la nouvelle "Les veilleurs du feu" relate les mésaventures d'un temponaute durant le blitz allemand de 1940 sur Londres...

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    5. C'est noté ! Et je passe aussi le message...

      A.C.

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  2. Ah zut, j'oublie l'essentiel : merci pour cette très chouette chronique !
    p.s : je te signale au passage qu'on retrouve (brièvement) Krivin & le professeur Dunworthy dans sa nouvelle "Les veilleurs du feu" parue 10 ans avant ce roman (si ça te dit...)

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    1. Merci à toi de l'avoir lue et de l'avoir commentée.

      Et merci pour cette information, qui peut aussi intéresser ma compagne. Si je trouve le recueil en question, je sais à présent que je peux m'y précipiter !

      A.C.

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  3. J'ai eu un peu de mal avec celui-là mais je l'ai lu après Sans parler du chien (qui est hautement délirant et accessoirement fort chouette), du coup je crois que j'ai eu mal avec la tonalité plus sombre de celui-ci.

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    1. Sombre, oui, je suis bien d'accord, mais tellement extraordinaire ! En tout cas, dès que j'ai un créneau, je me lance dans "Sans parler du chien" (tout le monde me le dit, jusqu'au préfacier sur FB) !

      A.C.

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  4. Je le note dans un coin, mais j'ai peur de l'aspect un peu bavard... On verra quand j'aurai pas mal de temps devant moi ! :D

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    1. Une expérience à vivre. Franchement. De celles qu'on n'oublie jamais.

      A.C.

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